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Quand Biolay fait du PNL

591ac7e6cd70022542dbf091.jpgVendredi sortira “Volver”, la deuxième partie de ce que le chanteur français Benjamin Biolay considère comme un diptyque. Il y a un an, il publiait “Palermo Hollywood”, un opus sensuel, dansant, incandescent qu’il avait engendré en Argentine, après un séjour à Buenos Aires où il était parti se ressourcer. Un des plus beaux albums de 2016. “J’aurais préféré que cela soit un double album. Ils seront réunis un jour ou l’autre”,  estime Benjamin Biolay, alors qu’on le rencontre dans un hôtel bruxellois, aussi détendu qu'au moment où on l'avait retrouvé dans le showroom des célèbres guitares Gibson à Paris.

Nous sommes le soir du fameux débat qui se tient à la veille du second tour des présidentielles – qu’il a bien l’intention de suivre. Son visage est joliment hâlé – Argentine ?, sud de la France où il possède une maison  ? Qu’importe, c’est d’un côté comme de l’autre qu’il a puisé son inspiration. “Les chansons ont été écrites là-bas et ici. J’ai souvent écrit sur l’Argentine à Paris et l’inverse est valable. C’est-à-dire sur Paris en Argentine, comme “Nuage” ou “Happy Hour”. C’est normal quand on est loin, on a plus de recul”, motive-t-il.

De “Palermo Hollywood”, on retiendra les rythmes latinos entraînants (reggaetón, cumbia, tango…). De “Volver”, on s’attardera sur une forme d’expression sur lequel le dandy s’essaie, le rap. Un genre que Benjamin Biolay connaît bien, lui qui possède une oreille acérée pour tout ce qui fait trembler la planète musique au 21e siècle. A l’écoute d’“Hypertranquille”, un des morceaux de son nouvel opus, la réaction ne se fit pas attendre. “Biolay fait du PNL” s’entendit-on signifier dans notre entourage professionnel.

Ouais, un peu. J’ai toujours bien aimé le rap. J’avais envie de faire plaisir à ma fille. Pour moi le rap, c’est de la musique de France, c’est de la chanson. D’ailleurs PNL, aux Victoires de la Musique, ils ont décidé de présenter leur album “Dans la légende” dans la catégorie “album de chansons” et pas en “musiques urbaines” et je trouvais cela très bien.

Vous utilisez l’Auto-Tune. C’est une technique que vous connaissez bien ?

J’ai utilisé le Vocoder sur l’album de Keren Ann qui s’appelait “La disparition”. J’ai toujours bien aimé la topbox, le Vocoder, le ringtone. Ce sont des techniques que j’utilise assez souvent quand je travaille pour les autres, je ne l’avais encore jamais fait sur mes albums solo.

"'Volver' ressemble à mon Itunes"

“Volver” est un album assez hétéroclite...

Il ressemble à mon Itunes. Il y a des choses un peu rock, d’autres très classiques avec des cordes. Y’a même “Avec le temps” de Léo Ferré. Et puis il y a du rap. Je n’ai pas spécialement pensé à PNL en écrivant “Hypertranquille”. Mais c’est eux qui ont créé l’entité la plus frappante du hip hop de ces dernières années dans la musique urbaine. PNL, c’est un des plus beaux succès. Ils sont hyper indépendants, ils sont assez admirables. Ils ne font pas d’interviews, ils sont dans leur monde.

Pour les connaisseurs, c’est dans le hip hop qu’on trouve les producteurs les plus créatifs.

Dr Dre, Pharell Williams, Frank Ocean : c’est là où ça se passe. Ils sont trop forts. En plus, c’est collectif, cela a toujours été des mouvements collectifs. Ils sont super organisés. Y’a des mecs qui savent faire les beats, d’autres les basses, d’autres ce qu’on appelle les topline. C’est une usine créative. Franchement, même PNL, ce sont les clips les plus créatifs depuis longtemps. Ils ont marqué tout le monde. Avec des drones, des ralentis bizarres. Cela fait partie des musiques qui font avancer la musique.

Le rap possède une écriture spécifique...

C’est une écriture qui me plaît. J’y pense de faire un album un peu plus rappé. Cela permet d’écrire beaucoup plus. “Hypertranquille”, je voulais que cette chanson soit légère. Le hip hop est une musique plus engagée. On a le temps d’étayer son propos. Faites l’expérience, imprimez le texte d’une chanson de hip hop, c’est la longueur d’un parchemin.

Avant c’était une écriture engagée, maintenant moins.

C’est plus nihiliste, c’est plus auto-centré. Les mecs racontent davantage leur vie. Et le hip hop s’est vraiment affranchi des codes sociaux (la cité, etc.) Voyez le succès extraordinaire de Orelsan avec Gringe dans Casseurs Flowters, ce sont deux branleurs qui racontent leur vie de rien. Et c’est super drôle, émouvant parfois. Dans cet art, il y a aussi beaucoup d’humour, des phrases très drôles souvent, de l’autodérision.

"J'avais peur que les Marseillais de Beatbounce me prennent pour un vieux chanteur casse-couille"

Le clip "Volver" a été réalisé par Beat Bounce, une usine à clips marseillaise, qui accueille le gratin du rap français...

Oui, ils sont venus chez moi à Sète, mais ils sont originaires de Marseille. Et on a aussi fait le clip d’“Hypertranquille”. Je suis admiratif de la créativité de ces gens dans la vidéo, tous ces genres de la musique urbaine, donc c’était génial de travailler avec eux. “Putain, on était vachement impressionné que t’aies envie de bosser avec nous, un artiste comme toi”, (Benjamin Biolay prend l’accent marseillais ) Je leur ai dit : non, mais ça va pas ou quoi ? Ils ne se sentent pas encore légitimes. Ils viennent du quartier nord de Marseille, ils font des clips avec des chiens et des survêts. Et là ils étaient vachement contents que je les appelle et c’était vraiment complètement synchro. Et moi j’étais hyper flatté qu’ils acceptent de travailler avec moi. Qu’ils ne me prennent pas pour un vieux chanteur casse-couille. A chaque fois que je fais des trucs avec des artistes urbains, on est vachement contents. Là je viens de faire un titre avec Oxmo Puccino pour un film, cela fait plaisir, c’est normal, on est tous musiciens.

“Ce soir Paris a l’alcool triste”. Il y a pas mal d’artistes qui ont écrit de très beaux textes sur les attentats qui ont touché Paris en 2015.

C’est dans la nature humaine de sublimer la merde. “Paris a l’alcool triste”, je l’ai écrite longtemps après. Maintenant, les gens, quand ils sont en terrasse, il y a un pétard ou un pneu qui éclate, tout le monde se couche au sol, on se marche dessus. Je l’ai vu. Devant un bar qui s’appelle Le Bonaparte à Paris, je pense que c’est un pneu qui a éclaté. Tout le monde s’est jeté par terre. C’était durant l’happy hour, elle était belle l’happy hour! Avant personne ne bronchait. Un son qui ressemblait à un coup de feu, on se disait : Ah, c’est quoi, t’as entendu quoi ?

Dans “Volver”, vous chantez “A 30 ans, j’avais un QI d’orang outan”. Chanson que l’on peut apprécier comme la face B de “Ton héritage”.

Un peu, oui. S’il y avait une chronologie, elle aurait pris place avant. Cette chanson, c’est pour dire le plaisir qu’il y a à progresser. J’ai l’impression qu’il y a quelques années, j’étais moins bon en tout. Je chantais moins bien, j’écrivais moins bien, je jouais moins bien. Je n’étais pas encore une personne apaisée, je ne le suis pas encore, mais là je ne l’étais pas du tout. Je comprenais moins bien la politique.

Elle en pense quoi votre fille de cette chanson, vous qui lui dédicaciez “Ton héritage” ?

Elle s’en tape. Elle préfère “Hypertranquille”. Ou “Encore encore”. “Roma” , aussi, qu’elle adore.

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Des invités de marque

"Palermo Hollywood" abondait déjà en invités de renom. L'actrice Sofia Wilhelmi. La star uruguayenne de reggaeton, Alika. Le ténor Duilio Smiriglia. La soprano Valérie Gabail. Chiara Mastroianni, la mère de sa fille qui l'a accompagné lors de sa tournée. Des échantillonnages, aussi, comme celui du commentateur Victor Hugo Morales ou Jose Luis Borges.

Sur "Volver", il reconvoque Chiara Mastroianni, l'actrice Sofia Wilhelmi et la soprano Valérie Gabail. Mais il a étendu les collaborations et s'en est allé dégoter d'autres stars d'Amérique latine comme La Mala Rodriguez, Miss Bolivia ou Illya Kuryaki and the Valderramas. La grande Catherine (Deneuve) hante également les sillons ainsi qu'un échantillonnage de la voix de Marcello Mastroianni.

Chiara Mastroianni sur “Encore encore”, une chanson aux propos ambigus…

Si c’était vraiment impudique, cela ne serait pas sur le disque. Que j’aie fait cela avec Chiara, cela implique plein de choses, c’est la mère de ma fille. On se connaît bien. On est tous les deux comédiens, aussi. Et la chanson, on la jouait. D’ailleurs, sur le coup, on n’a pas trop parlé du sens parce que c’est une succession de métaphores, un peu foireuses, mais c’est surtout euphonique.

La Mala Rodriguez sur “Mala Siempre”

La Mala, c’est une star. Mondiale. Là c’est un sample d’une connerie qu’elle a chanté dans sa loge. C’est pas tiré d’un disque, c’est un truc fait exprès. C’est la papesse du hip hop latino. Elle vient de Valence, elle est espagnole. Maintenant, elle est hyper connue dans toute l’Amérique latine. Tous les jeunes qui font du rap en Colombie, en Argentine, partout, se réclament de la Mala Rodriguez. C’est vraiment quelqu’un que j’admire énormément.

Miss Bolivia sur “Pardonnez-moi”

Miss Bolivia, c’est l’équivalent de La Mala en Argentine. C’est une artiste très engagée. Très très engagée.

Illya Kuryaki and the Valderramas sur “Roma (amoR)”.

Ce sont mes potes depuis longtemps. Ils ne font pas que du rap, ils font aussi du rock, du funk, de la soul. (Leur nom provient d’un personnage de série télé et d’un joueur de foot,ndlr) . Oui d’un joueur de foot qui à l’époque était encore une star. Ils ont monté le groupe quand ils avaient 16 ans. Et ça ne se savait pas que Carlos Valderrama était ami de Pablo Escobar. Parce qu’après ça craignait de s’appeler Valderrama. Dante Spinetta, c’est le fils de Luis Alberto Spinetta, c’est comme Gainsbourg, pour les Argentins. C’est comme Brel pour les Belges. Le patron de la chanson.

Catherine Deneuve sur “Happy Hour”.

Au début, je voulais sampler un dialogue du film “La chamade” d’Alain Cavalier. Finalement j’ai écrit des phrases un peu sibyllines et c’est Catherine qui les lit. Quelle voix ! Et puis ça fait Paris. Elle me fait penser à Paris, Catherine Deneuve. Si on me demande de citer LA Parisienne, c’est elle que je citerai, très spontanément. Elle est formidable, extraordinaire. Il y a un vent de liberté qui souffle en cette femme. C’est une immense artiste. Elle est incroyable. Elle écoute tout. Par rapport à sa petite-fille, mais pas seulement. Elle est aussi curieuse de la musique qu’elle l’est du cinéma.

Qui parle, à la fin, sur “Arrivederci” ?

C’est Marcello (Mastroianni). Il est un peu bourré, il dit qu’il déteste Los Angeles.

Une chanson qui est un vibrant hommage à Hubert Mounier...

Oui et aussi à Marcello, un peu. Je l’ai écrite à Rome. Il y a les deux, il y a beaucoup Hubert, bien sûr. Mais il y a le papa de Chiara aussi. Et puis j’ai retrouvé cette interview qui m’a fait tellement rire. Il est chez David Lederman, il a bu un peu trop de grappa, je pense, et il dit des trucs qu’on ne peut pas dire à la télé américaine. Los Angeles, c’est pourri. Il fait un temps de merde. Qu’il aime bien les putes, qu’il aime aller marcher dans du caca de chien le matin.

Ambrosia Parsley, la chanteuse de Shivaree, sur “Hollywod Palermo”.

Bien sûr. On a un projet tous les deux. Un groupe ensemble qui s’appelle Les filles de la vallée, Valley Girls. On a bien avancé, on a déjà 10 chansons. C’est ma meilleure amie. Je l’adore. Sur ce titre, elle joue Marilyn Monroe.

Sofia Wilhemi, sur “ Ça vole bas” C’est la France de maintenant...

C’est tout à fait ça. Et à la fin, Sofia, en espagnol, achève tout le monde au bazooka avec un extrait du groupe Molotov (groupe de rock mexicain aux influences hip hop qui, il y a 20 ans, chantait "Dame el poder", ndlr).

Ça, en Amérique du Sud, ils savent ce que c’est. La derecha, ils ne veulent pas en entendre parler là-bas. Fascistos non plus. J’ai des amis argentins qui sont à Paris, ils n’en reviennent pas que l’extrême droite soit au 2e tour. Et ils ont peur pour nous parce que ça ressemble à l’élection de Trump et à l’élection de Macri (2015, Argentine) aussi. J’y étais, il y a un an et demi. Au départ, Mauricio Macri, qui est devenue le nouveau président très libéral, n’était pas du tout favori. C’était Scioli qui devait gagner, les jeux étaient faits. Macri remontait. Il a gagné en disant des trucs dégueulasses, en mélangeant tout comme en France. Plus rien ne veut plus rien dire. J’ai entendu en Argentine des péronistes chanter “Hasta siempre comandante”. L’ennemi absolu de Peron, c’est le Che, alors pourquoi chantaient-ils cette chanson ?

Entretien : Marie-Anne Georges

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