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Bachar Mar-Khalifé, poète exilé

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Le musicien franco-libanais revient samedi aux Nuits Bota avec une nouvelle création.

S'il est né du côté de Beyrouth en 1983, un matin du 13 février, c'est vers Paris, il y a un peu plus d'un quart de siècle, que Bachar Mar-Khalifé a bifurqué. Fuyant avec son frère et ses parents une guerre qui n'en finissait plus au Liban. C'est donc en France que poussera le petit garçon de six ans. Là qu'il deviendra lui aussi chanteur et musicien.

Car les notes font partie de l'ADN dans la famille. Il y a son aîné, Rami, devenu moitié de l'excellent duo électro Aufgang. Sa mère, Yolla, choriste émérite dans l'orchestre de son mari. Et bien sûr son père, Marcel Khalifé, chanteur et joueur de oud célèbre au pays. Et artiste engagé, s'il en était. Une fibre de révolté dont son cadet a aussi hérité, en plus de l'amour de la musique.

Sorti du Conservatoire avec les éloges, des talents de percussionniste et le Prix de piano, Bachar Mar-Khalifé a depuis aligné trois albums, dont le premier – "Oil Slick" – lui prit dix ans d'écriture, et dont le dernier – "Ya Balad" ("Au pays") – sortait fin 2015. Il a composé des musiques de films ("Layla Fourie" de Pia Marais, "Fièvres" de Hicham Ayouch) et monté un spectacle baptisé "Paradis de Helki" aussi.

C'est à l'invitation du Bota, où il avait fait forte impression lors des dernières Nuits dans le Grand Salon, que Bachar Mar-Khalifé rempile avec une autre création. Il proposera, cette fois au Cirque Royal, un hommage à l'oudiste et chanteur nubien Hamza El Din, décédé en 2006 à l'âge de 77 ans. Un homme qui inspira jadis Grateful Dead, Joan Baez ou encore Bob Dylan, et dont l'album "The Water Wheel" demeure une référence pour des compositeurs comme Steve Reich et Terry Riley.

Vous dites parfois souffrir de l'écriture...

Le travail est une souffrance nécessaire. Quelque chose que je recherche. D'autres ont, comme moi, ce plaisir de la souffrance. Oublier de manger, se négliger… Parce que la musique dépasse notre réalité et nous impose parfois des souffrances oubliées. Je pense notamment à la chanson 'Ya Balad' que j'avais composé en studio. Je ne m'attendais pas à revivre cette souffrance de l'exil à ce moment-là. Car finalement je l'ai bien vécu et j'en ai retiré pas mal de richesses et de force. Mais la musique a ce pouvoir.

Vous êtes un peu musico-maso ?

Oui, d'une certaine manière. Cela me rend heureux de pleurer à l'écoute d'une chanson qui me bouleverse. Ressentir des choses fait du bien. J'ai une relation très passionnelle à la musique, c'est certain.

L'exil, pour fuir la guerre, arrive lorsque vous avez six ans. Comment se passe votre relation depuis avec le Liban ? Peut-on parler d'amour-haine ?

C'est une relation sans cesse redéfinie, avec ce pays que j'aime, tout simplement… Mais c'est un pléonasme de dire 'amour-haine'. L'un de va pas, n'existe pas, sans l'autre. On aime tellement que l'on peut parfois ressentir beaucoup de violence envers l'objet ou le sujet de cet amour (…)

Je n'aime pas parler de patrie, cette notion-là a trop été politisée, nombreux sont ceux à se l'être appropriée selon leurs propres intérêts. Mon pays c'est l'enfance heureuse que j'ai eu au milieu d'une guerre, et les sentiments contradictoires que cela provoque en moi. Mon pays, c'est ma famille, l'histoire qu'on m'en raconte, celle de mon grand-père artisan qui travaillait les couteaux, de mon autre grand-père chauffeur de taxi, de mon arrière grand-père pêcheur...

Peu de gens ont des souvenirs précis de leur petite enfance.

Les choses sont plus faciles pour moi car il y a vraiment une rupture entre l'avant et l'après-départ. Je sais où sont situés mes souvenirs. Ce sont des souvenirs de vie, de fêtes, d'amitié… et beaucoup de musique évidemment. Avec mon père, mais pas seulement (…)

J'ai toujours l'envie, le fantasme de retourner un jour là-bas. Mon frère l'a fait un temps. Moi jamais. Le hasard fait que je suis toujours à Paris, il m'en a empêché plusieurs fois. Paris est ville parfaite pour le hasard. Une ville qui me correspond et que j'aime aussi autant que je la déteste parfois.

Votre dernier album, "Ya Balad", contient à la fois une berceuse de l’actrice iranienne Golshifteh Farahani et "Dors mon gâs" du chansonnier breton Théodore Botrel. Une manière de conjuguer vos racines, de combiner l'héritage iranien et la culture hexagonale ?

Ces deux choses-là sont confondues au départ. La chanson bretonne est déjà plus haute que le drapeau breton, plus grande que le drapeau français. C'est une berceuse centenaire qui nous chuchote depuis un siècle le destin de millions d'enfants aujourd'hui. Alors oui, c'est peut-être une façon d'affirmer que tout ça c'est ma culture, que ça fait partie de moi… De nous tous même, car nous sommes tous au centre de ça. Il suffit de voyager un peu et de faire des rencontres pour réaliser que ces cultures nous appartiennent, qu'il n'y en a qu'une finalement. Seules l'esthétique, les couleurs et les sonorités changent.

Après un passage remarqué aux Nuits l'an dernier, vous revenez cette fois pour une nouvelle création avec le Bota, "The Water Wheel", hommage au chanteur nubien Hamza El Din.

Quelqu'un de méconnu, dont la valeur est gigantesque. Il a beaucoup influencé mon parcours. J'avais découvert son disque par hasard dans la bibliothèque familiale. A l'époque, j'écoutais Nirvana et Hamza El Din, et pour moi c'était la même chose. Ça a bouleversé ma manière d'écouter la musique. Le plus souvent, il chantait seul en s'accompagnant du oud. Mais, déjà, j'entendais tout un orchestre, une batterie, une basse… Quand le Bota m'a suggéré une création, j'ai de suite pensé aux sensations que ce monsieur m'a procurées. Cet aspect rock sous-jacent. Je n'aurais pu créer ce qui ne m'appartenait déjà. Nous allons donc jouer son répertoire avec mon groupe, la chanteuse nubienne Alsarah et des musiciens additionnels. La réinterpréter à partir de ce que j'entendais quand je l'écoutais enfant.

Rencontre : Nicolas Capart

> Bruxelles, Cirque Royal, le samedi 13 mai dans le cadre des Nuits Botanique. Infos : www.botanique.be

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