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Goran Bregovič : "Peut-on changer le monde avec des violons ?"

16_20_40_141244111_belgaimage-95024193-full--U413648337863j1F-552x414.jpgLa 11e édition du Balkan Trafik déroule du 20 au 23 avril à BOZAR. Et s'ouvre avec le maître Goran Bregovič.

Avec plus d'une décennie de notes exotiques dispersées dans la capitale du plat pays, le Balkan Trafik est devenu une institution culturelle du Vieux Continent. Cette année encore, aux bons soins du programmateur Nicolas Wieers, le festival a pour objectif de mettre en avant la richesse du patrimoine des communautés d'Europe du Sud-Est, à travers la musique bien sûr, mais aussi la danse ou le cinéma. Deux-cent cinquante artistes seront ainsi conviés en cette 11e édition, qui se partageront l'affiche le temps d'un long week-end dont le vendredi fera la part belle aux courants progressistes, et le samedi aux musiques plus traditionnelles. Parmi eux, les New York Gypsy All-Stars, la légende turque BaBa ZuLa et l'illustre Goran Bregovic (crédits: BelgaImage).

Star dans son pays, le compositeur y est né à Sarajevo d'un père membre de l'Armée populaire yougoslave. D'abord rock-star nationale avec son groupe Bijelo Dugme – auteur de treize albums en 15 ans écoulés à six millions d’exemplaires – puis musicien globe-trotteur reconnu internationalement à la tête de son Orchestre des mariages et enterrements, Goran Bregovič a même désormais un avion de la compagnie Air Serbia qui porte son nom. S'il a également signé plusieurs bandes originales (Le temps des Gitans, Arizona Dream, La Reine Margot, etc.), l'homme s'est récemment lancé dans un nouveau projet : "Three Letters From Sarajevo". Un concerto pour violons et pour tenter de bousculer les consciences, dédié à "son" Jérusalem des Balkans, où cohabitent trois religions pacifiquement. Il le jouera avec le Philharmonic Orchestra de Bruxelles, ce jeudi soir à BOZAR.

Vous fêtiez il y a peu 67 printemps que vous ne faites pas vraiment…

Pourtant, j'ai l'impression d'être vieux depuis toujours. Quand l'on achète une voiture, ce n'est pas tellement le nombre d'années qui importe, mais plutôt le nombre de kilomètres au compteur. Et j'ai depuis longtemps beaucoup de kilomètres au compteur. Le rock et la musique m'ont fait voyager et gardé en mouvement. Cela doit venir de là.

Vous avez derrière vous une longue carrière, une kyrielle de projets très différents et ambitieux, et beaucoup de succès. Y a-t-il des choses que vous n'auriez pas encore osé faire ?

Le succès est arrivé très tôt pour moi. Puis, à cause de la guerre, j'ai eu l'opportunité de tout recommencer à zéro. Car tout a disparu en un instant, ma carrière et tout ce que je possédais. Avec ce nouveau départ, je n'avais pas envie de réitérer les "idioties" que j'avais faites dans le passé. Aujourd'hui, je n'essaie plus de faire carrière. Seulement de laisser derrière moi quelque musique convenable. (…) Là, je suis concentré sur ce nouveau projet "Three Letters from Sarajevo", qui devrait ensuite sortir en septembre. Il s'agit en réalité de deux projets en un seul. Sur le disque, il y aura des chansons – interprétées par des artistes juifs, chrétiens et musulmans – mais seulement trois petits extraits du concerto pour violons qui sera joué ce soir à Bruxelles. L'entièreté du concert fera sans doute l'objet d'une autre sortie l'an prochain.

Comment s'est déroulée la collaboration avec le Philharmonic Orchestra de Bruxelles ?

A chaque fois que je déplace ce concert dans une autre ville (Budapest, Paris, Bruxelles…), il est joué par d'autres orchestres symphoniques. C'est l'occasion à chaque fois de l'adapter et de l'améliorer avec de nouveaux musiciens. Les musiciens du Philharmonic Orchestra bruxellois par exemple sont très jeunes, enthousiastes, et leur chef d'orchestre (David Navarro Turres, ndlR.) est excellent. Le concerto demeure donc dans un processus de développement. C'est tout l'intérêt de faire de la musique. La musique est une matière vivante, un animal qu'il faut parfois nourrir, affamer ou dresser.

Vous êtes un habitué du Balkan Trafik Festival et avez pris l'habitude de fouler le sol belge très souvent ces dernières années. Quel regard vous portez sur notre pays ?

Pour moi, le Balkan Trafik Festival est sans doute l'événement du genre le plus important du monde. En ce qui concerne la Belgique, lorsque l'on vient d'une aussi petite culture que la mienne, on ne peut être que surpris d'un tel miracle. Un tel foisonnement culturel est forcément un miracle. Certes, votre pays est petit mais, en dépit des frontières, il est partie d'une grande culture. Il y a finalement peu de compositeur avec une carrière semblable à la mienne. Ce soir, nous nous produirons dans la salle prestigieuse du BOZAR, mais hier j'ai pu jouer dans une fête de mariage russe, ou dans des bars Bouzouki. J'ai commencé ma carrière dans des clubs à strip-tease en Italie… Et j'ai un répertoire pour chacun des ces endroits. Si ce n'est pas pour s'amuser, à quoi bon faire de la musique ? Il y a d'autres activités idéales pour s'ennuyer. Ce sont mes racines rock'n'roll qui parlent.

Vous êtes né et vivez à Sarajevo. Comment décririez vous la vie là-bas aujourd'hui ?

Depuis des lustres, la population y alterne des périodes d'optimisme et de désespoir. Et je pense qu'en ce moment, l'optimisme est plutôt de mise. Avec l'espoir que l'Europe ait finalement un plan pour le futur de notre pays. Même si, au regard de l'histoire, rien ne permet de le croire (...) Ce concerto prend comme toile de fond Sarajevo, où différentes confessions religieuses (chrétienne, juive et musulmane, ndlR.) cohabitent désormais dans la paix. Mais la ville n'est ici qu'une métaphore des temps présents qui exprimerait ceci : "Nous pouvons être de bons voisins aujourd'hui mais nous entre-tuer demain." Le monde est ainsi en 2017.

Pourquoi avoir choisi le violon ?

Car c'est l'un des rares instruments à être joué de manière différente selon la communauté religieuse. Classique comme chez les chrétiens, klezmer comme chez les juifs et orientale comme chez les musulmans. Trois musiciens issus de ces trois confessions (Mirjana Nešković de Serbie, Zied Zouari de Tunisie, Gershon Leizerson d'Israël) interpréteront chacun une lettre du concerto, avant d'opérer le final ensemble. (…) S'il ne va pas changer la face du monde, ‘Three Letters From Sarajevo’ porte probablement un message politique. La route à éclairer est certes très longue, mais chaque petite lumière contribue à l'illumination.

Entretien : Nicolas Capart

> Bruxelles, BOZAR, du 20 au 23 avril. Paris, Palace, les 2 et 3 juin. Infos : www.bozar.be.

Lien permanent Catégories : Belgique, Festivals, International, Interviews 1 commentaire Pin it!

Commentaires

  • Le violon et les musiques peuvent unir les peuples en jouant avec les différences pour aller vers l'amour et le respect mutuel.
    J'en suis persuadée.
    Voila pourquoi,une chorale devait exister dans toutes les écoles .

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