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Vincent Delerm, les choses de la vie

57f4f73dcd70e9985fea36ad.jpgL'artiste français continue de capter l'air du temps avec délicatesse et raffinement. "A présent" est son 6e album qui sort en même temps que trois livres de photographies au charme indélébile. Les joies et les peines de l'existence en son et en images. Rencontre.

"A présent". Pour son sixième album, Vincent Delerm nous convoque au présent. Le présent, celui qu’il s’agit de goûter entièrement, alors que l’on ne sait de quoi demain sera fait. Comme nombre de ses confrères - et tout à sa manière -, le chanteur parisien, qui vient d’avoir 40 ans, n’a pas échappé à ce que l’on nomme "les événements". Des attentats qui ont touché Charlie Hebdo en janvier 2015 et, dix mois plus tard, le Bataclan ainsi que les terrasses de la capitale française.

 

Grâce à ce nouvel opus (concis : 11 morceaux, 35 minutes), on se laissera emporter par l’air du temps de l’artiste - qui ne prend jamais les choses frontalement. "Cette chanson-là, en la composant, je me suis dit : ce sera le premier morceau du spectacle. Et ce sera super d’arriver sur scène : ‘Nous sommes Marcia Baila’." Tel un hymne générationnel. Tout cela comme une réaction au slogan "je suis". Nous-je, collectif-subjectif. Un combat d’arrière-garde ? A raviver, peut-être ?

Univers cinématographique

Chassez le naturel, il revient au galop. A la première audition de ce 6e opus - en 15 ans de carrière -, on n’est guère surpris. Le style Delerm s’impose. Et pourtant, une écoute approfondie permet d’emblée de mesurer le travail accompli. Oui, un parfum familier se rappelle à nos sens. De longues plages orchestrales ne sont pas sans évoquer son amour pour le cinéma ; ce qui n’empêche l’intéressé de laisser à l’auditeur le soin de se confectionner sa propre histoire. Le compositeur Delerm convoque également d’aériennes nappes de violons. "C’est le quatuor qui fait cela. Quelque chose de très précis, pas de tenue longue. Je prenais toujours comme référence ‘Peau d’âne’. L’arrangeur n’avait rien contre cette BO, mais cela s’est mué en une sorte de running gag. Quatre fois par jour, je revenais avec cet exemple. ‘Sinon, y a un truc qui pourrait être pas mal’, comme si j’allais amener quelque chose de nouveau, mais en fait, je citais à chaque fois la BO de Michel Legrand pour le film de Jacques Demy [rires] . A la fin, ils m’ont offert le vinyle de ‘Peau d’âne’."

S’il le fallait encore, Delerm insiste. Par rapport à ses débuts en 2002, son écriture est "moins directe, moins référencée" . "Dans les chansons, on place toujours un filtre, parce qu’elles sont aussi entendues par des gens qui ne les aiment pas nécessairement. Il y a quelque chose à doser entre la part de soi et la mise à distance, indispensable. Ceci dit, sur ‘Le Garçon’, j’ai l’impression qu’elle est faible." De fait, de Rouen (ville où Delerm a suivi ses études universitaires) à Paris, il retrace son parcours en 6 couplets et nombre de "Je suis".

Vincent Delerm faisant très souvent allusion au passé - "le parcours que l’on effectue pour arriver à aujourd’hui, c’est cela qui m’intéresse" -, nombreux sont ceux qui le croient nostalgique. "Il y a un gros problème. Les gens mélangent ces deux notions. Ils utilisent nostalgie pour mélancolie. J’assume complètement la mélancolie qu’il y a dans ce que je fais. Je réfute totalement la nostalgie. La nostalgie, c’est le regret du passé. Jamais, je pense, il n’y a dans mes chansons le regret du passé."

"Monsieur, êtes-vous heureux ?"

Quant à l’extrait du documentaire "Chronique d’un été" de Jean Rouch et Edgar Morin où l’on entend Marceline Loridan-Ivens interroger, de sa voix espiègle "Etes-vous heureux ?" sur le titre éponyme, on lui retournerait bien la question. Vincent Delerm s’en tient à une réponse générale. "Aujourd’hui, tout le monde répond : très heureux, comme s’il était impossible d’afficher la moindre fêlure, comme si on allait être un boulet pour la société. Cela sonne faux de répondre : Oui, ça va, génial ! On n’est pas constitué d’un bloc, on peut être heureux et avoir des zones qui vont moins bien." On pense aux salutations - "bonjour comment ça va ?" - auxquelles on ne se voit guère répondre "mal". "Il semble difficile pour le quidam d’afficher son mal-être. J’aime bien poser cette question et j’attends une réponse très sincère. Il y a tellement de dilution, aujourd’hui."

Une même grille d’accords, pas pour autant un plagiat

On s’aventure en terrain sensible. Celui qui amène nombre d’entre nous à se dire : "J’ai déjà entendu cela quelque part." Oui, mais dans quel sens ? Ceux qui auraient pu penser que Vincent Delerm avait convoqué sur "La dernière fois que je t’ai vu" le chanteur de Fauve ont tout faux. Car l’intéressé renverse la perspective. "Ah, oui ? Quand Fauve est arrivé (en 2010) , c’est quelque chose qu’on m’a renvoyé d’emblée. Y a le chanteur d’un groupe qui est en train de t’emprunter des trucs." Et Vincent Delerm de relativiser aussitôt ces soi-disant "plagiats". "Il faut quand même être un peu détendu, là-dessus." On lui cite un extrait tiré de son livre "Songwriting" où il convoque sa mémoire à coups de "Je me souviens" : "Je me souviens qu’on m’a dit que c’était nouveau de mettre un nom d’actrice dans une chanson alors qu’il y’en a plein dans ‘Ah si vous connaissiez ma poule’ de Maurice Chevalier."

A ses yeux, ce sont de faux débats. "Je pense que n’importe qui ‘boxant’ dans des catégories apparues après 1964 ne peut se targuer d’avoir inventé un genre ou un flow." Le chanteur cite ainsi de nombreux exemples. "Ma chanson ‘Les piqûres d’araignée’ comporte la même grille d’accords que celle de Florent Marchet ‘Dimanche’. ‘Paris-Seychelles’ de Julien Doré, c’est pareil. Oui, toutes ces choses-là communiquent entre elles." Et l’intéressé de se souvenir de ses débuts. "Quand je suis arrivé - et Benjamin Biolay a connu cela aussi -, les gens avaient l’impression qu’on refaisait des choses qui avaient déjà été faites."

En 2002, quand il a sorti son premier disque, d’aucuns ont commenté : "Ça ressemble à plein de trucs." "A quoi précisément ?", a rétorqué l’artiste. "Et là : personne pour répondre." L’homme y voit "une sorte de parfum global. Collages, mosaïques, influences. Il ne s’agit quand même jamais que de chansons. Restons calmes" , tempère-t-il. Juridiquement, en matière de plagiat musical, les choses ne sont de toute manière pas évidentes à trancher.

Un grand-père mémorable

Il lui consacre un livre, "C’est un lieu qui existe encore", et une chanson, "La dernière fois que je t’ai vu". Le grand-père maternel de Vincent Delerm, disparu il y a un peu moins d’un an, a joué un rôle fondamental dans la vie du chanteur. C’est lui qui lui a offert son premier piano ainsi qu’un appareil photo, "un Minolta argentique avec un objectif 50" .

Un piano, un appareil photo : deux médiums qui ont d’une manière ou d’une autre influencé la destinée du jeune Delerm et lui ont permis de révéler au grand jour son talent. Dès 2002 avec un premier album éponyme. En 2011, pour un livre, édité par Le Seuil, comportant des photos autour du thème de la fête foraine.

"C’est un lieu qui existe encore" est un attachant et captivant voyage dans le temps. Il compile les propos tenus par le fameux grand-père, à chaque fois que son petit-fils lui rendait visite il y a 4 ou 5 ans. Le tout illustré par des photos prises par Vincent Delerm au lendemain de sa mort, comme un pèlerinage. "C’était une manière de continuer avec lui. L’écho qui me revient le plus depuis la réalisation de ce livre, ce sont des gens qui me disent : ‘Oh là là, pourquoi, je n’ai pas récolté davantage de témoignages de mes grands-parents.’"

L’escalier parisien du 7 rue Labat est le point de départ du livre. "Mon grand-père m’avait dit : c’est un lieu qui existe encore. Quand je m’y suis rendu, j’ai retrouvé l’étage et la rampe, quasi telle quelle, je ne peux penser qu’elle ait tellement changé. Je l’imagine se pencher. C’est bête, mais voilà, j’assume, ces photos me font de l’effet." Le reste est un passionnant flash-back sur l’histoire du XXe siècle captée par le prisme de Pierre Chosson, père de Martine, mère de Vincent.

Marie-Anne Georges

> "Songwriting", "L’été sans fin", "C’est un lieu qui existe encore", trois ouvrages vendus ensemble, Actes Sud, 32€.

> 1CD (Tôt ou Tard).

> En concert le 15/11 au Centre culturel de Mouscron, le 7/2 et le 22/3 au Théâtre 140 de Bruxelles, le 14/5 au Théâtre royal de Namur.

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