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Le jour où Bob Dylan se brancha sur le secteur

56542ba63570ca6ff92469a5.jpgDe mars 1965 à mai 1966, Dylan a opéré une mutation qui a changé la face de la musique populaire. Une histoire qui clôt la série Bootleg.

Quatorze mois. Il s’est passé quatorze mois entre la sortie de "Bringing It All Back Home", le 22 mars 1965 et celle de "Blonde On Blonde", le 16 mai 1966. Entre-temps, le 30 août 1965, Bob Dylan avait publié "Highway 61 Revisited" considéré par quelques-uns comme le chef-d’œuvre du jeune Zim. Il n’a donc pas fallu plus de quatorze mois à ce blanc-bec engoncé dans un costume noir étriqué et s’abritant derrière d’éternelles Ray Ban, pour changer la face de la musique populaire (crédits : Don Hunstein).

Reprenons par le début. Depuis 1962 et l’album qui porte seulement son nom, Bob Dylan est considéré comme le grand chambellan du revival folk aux Etats-Unis. Né en 1941 à Duluth, dans le Minnesota, Robert Allen Zimmerman s’est fait non pas un nom mais un pseudo la vingtaine à peine sonnée. Jusqu’en 1965, il enchaîne des albums tous plus superbes les uns que les autres. La preuve : jusqu’à aujourd’hui, aucun n’a pris la moindre ride.

Mais, c’est lui qui le chante début 1964, "The Times They Are A-Changin’". Les folkeux de tout poil auraient dû prendre ça à la lettre, tout comme le titre de l’album suivant, "Another Side of Bob Dylan", paru en août 1964. L’autre côté, ils allaient le trouver sur la première face du 33 tours 30 cm "Briging It All Back Home", là où l’auteur-compositeur interprète lâchait la gratte acoustique pour une six cordes branchée sur le secteur, du 110 Volts alternatif en l’occurrence.

5245_00094_35_DON HUNSTEIN-91864962.jpg1965, le mal est fait

En guise de consolation, la deuxième face offre les magnifiques "Mr Tambourine Man" et "Gates of Eden" tout ce qu’il y a de plus acoustique, avec harmonica. Mais le mal était fait et, le 25 juillet 1965, Dylan créait le scandale au Newport Folk Festival, accompagné notamment par Mike Bloomfield et Al Kooper, avec qui il avait enregistré le simple "Like A Rolling Stone", ouverture de l’album tout électrique "Highway 61". Scandale qui allait se prolonger jusqu’en Grande-Bretagne, lors de la tournée 1966: au Free Trade Hall à Manchester, un ex-fan lui lance : "Judas !" , comme on le voit dans le film "Don’t Look Back" de D.A. Pennebaker. Sans se laisser démonter, Dylan a répliqué: "Je ne vous crois pas, vous êtes un menteur." Et son album "Blonde on Blonde", paru cette année-là, est lui aussi 100 % électrique, avec des choses sublimes comme "Visions of Johanna" ou "Just Like a Women".

Ainsi, ceux qui pensaient que Bob Dylan avait mis de côté la rage contestataire du folk pour céder aux muses commerciales du rock en étaient pour leurs frais. Bien sûr, ses textes allaient rester tout aussi incendiaires, appuyés dès lors par des guitares entêtantes.

La quête permanente

Ce passage fondamental, cette transition extraordinaire, la compilation "The Bootleg Series, Vol. 12 : The Cutting Edge 1965-1966" l’illustre en long, en large et en travers. Dans sa version en 6 CDs, apparaît au grand jour tout le processus créatif, le travail de recherche incessant, la quête permanente qui animent le jeune Bob Dylan. Prises diverses, faux départs, esquisses au piano, maquettes, tout est étalé là, à portée d’oreille. Rien n’est à jeter.

Dès le premier disque, où l’on assiste à l’éclosion de "Bringing It All Back Home", on sent naître chez Dylan comme un énervement dans l’harmonica et la guitare, qui ne se satisferont bientôt plus du dépouillement folk. Avec l’orgue à bouche comme dénominateur commun, guitare électrique, basse et batterie prennent rapidement le pouvoir. Cela laisse entendre qu’il y a autant dans la mise en œuvre que dans l’œuvre.

Il en va ainsi sur six disques, tous plus éclairants les uns que les autres. Bon, d’accord, c’est comme après avoir disséqué un Georges Seurat point par point, on finit par avoir envie de prendre un peu de recul. Il n’y a pas de meilleure intro aux albums originaux, et la série Bootleg ne pouvait se terminer sur une meilleure note.

5391_00023_35_Don Hunstein-91864959.jpg"Like a Rolling Stone", sa 7e symphonie

Road movie Sur les six disques de la version Deluxe de "The Bootleg Series, Vol. 12 : The Cutting Edge 1965-1966", un entier est consacré à la naissance de "Like a Rolling Stone". Sur 65 minutes 34, on y assiste en direct aux discussions dans le studio, à la mise en place, aux ratés, aux "one two three two". C’est peut-être beau, un accouchement, mais ô combien douloureux. Les hésitations du début sont encore loin, très loin de l’emballement tournoyant et hypnotique de la version finale, qui ouvre ""Highway 61 Revisited".

"How does it feel/To be without a home/Like a complete unknown/Like a rolling stone ?"

Très vite, le piano suit, avec déjà un effet de carrousel. Le départ abrupt, à recommencer cent fois, les accords orientalistes au piano, tout y est. Et l’on comprend petit à petit pourquoi la chanson et ses 7 minutes, avec une phrase comme "When you got nothing, you got nothing to lose", s’est imposée dans les ventes de 45 tours jusque-là dominées par les 2 minutes 30 de chansonnettes souvent indigentes, voire indigestes. Et si vous vous entendez siffloter la partie d’harmonica, tout seul dans la cuisine, inutile d’appeler les urgences psychiatriques, ça s’y prête à merveille. 

Dominique Simonet

> The Bootleg Series, Vol. 12 : The Cutting Edge 1965-1966. Existe en double CD, en coffret Deluxe 6 CDs, en coffret 5 vinyles et en téléchargement. Columbia/Legacy (Sony Music).

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Commentaires

  • Un article émouvant pour un artiste exceptionnel. Bravo, on en redemande!

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