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Girls in Hawaii en altitude

230.jpgProfondément marqué par le décès de son batteur il y a trois ans, le groupe rock belge revient à la vie avec un troisième album. Un “Everest” très habité, à la fois vertigineux et intimiste. Girls in Hawaii fera la tour de la Belgique cet automne-hiver.

Girls in Hawaii est de retour, troisième album "Everest" sous le bras. Rien n’était moins sûr, il y a encore un an. Le décès accidentel de son batteur, Denis Wielemans, en 2010, avait mis complètement K.O. ce sextet belge formé de frangins et d’amis. En particulier l’un de ses deux fondateurs-auteurs-interprètes, Antoine Wielemans, qui n’est autre que le frère de Denis. Pendant de longs mois, ce furent l’absence, le vide abyssal, l’incompréhension. Et, petit à petit, la lumière qui filtre, la vie qui reprend le dessus. Autant de thèmes qui balisent "Everest", au fil de titres comme "Misses", "We Are The Living", "Not Dead". Un opus émouvant, habité, puissant quasi de bout en bout, illustré par une superbe peinture de l’artiste belge Thierry De Cordier, où la mer se fait montagne (Crédits: Olivier Donnet).

Un disque qui ouvre aussi de nouvelles voies musicales : davantage de synthés, un peu moins de guitares, des parties parlées, des batterie échantillonnées… Un espace sonore voulu - et de fait - très "aérien". Les sommets de l’opus sont deux titres vertigineux, battus par les vents et l’orage : "Switzerland" et "Mallory’s Heights" (du nom d’un alpiniste porté disparu près du sommet de l’Everest en 1924). Ils font écho au titre du disque.

L’indescriptible

La montagne comme métaphore des obstacles à surmonter, du défi que constitua cet album ? "Oui, ça c’est le sens premier, indique Antoine Wielemans. Mais c e qui me parlait le plus, dans l’Everest, c’était sa dimension impalpable. C’est plus un mythe qu’un lieu, car très peu de gens y ont accédé. Il y a un côté énorme, insaisissable, indescriptible. Et lumineux en même temps. Cet album parle de Denis sans vraiment en parler. Le deuil, la disparition, sont des concepts impossibles à décrire."

Le vide fut d’autant plus grand, raconte-t-il, qu’au deuil affectif s’ajoutait l’arrêt du groupe : "du coup, pour nous, il n’y avait pas moyen de "fuir" dans le boulot : il n’existait plus". Chacun a réagi à sa façon. "J’ai vécu une sorte de panique, raconte Lionel Vancauwenberge, l’autre moitié du duo fondateur de Girls in Hawaii. J’ai donc continué à jouer, dans un premier temps, avec Daniel et Brice. Même si la réaction plus sage aurait été que tout le monde se repose et s’éloigne." Antoine Wielemans, lui, s’est isolé, laissant s’exprimer ses émotions. Il a, à un moment, vécu quasi une vie d’ermite, dans les Ardennes. "Petit à petit, la question revenait : est-ce que j’ai encore envie de faire de la musique ? Alors j’ai décidé de m’y confronter pendant un an dans mon coin. J’ai loué une petite maison juste pour moi, pour recommencer à écrire, accumuler de la matière. Et cela m’a fait du bien. J’habitais à côté de chez des amis qui sont luthiers, ont deux enfants, une vie assez douce."L’énergie est revenue peu à peu : ces nuits où "tout à coup, un truc se débloque, tu bosses douze heures d’affilée, plus rien d’autre n’existe, tu réaccèdes à une forme de liberté créatrice". Petit à petit, la musique, comme la vie, a repris ses droits. Les deux amis se sont encouragés l’un l’autre, à distance, via Skype, en buvant leur café du matin.

Reste cette question : dans pareil moment, après le décès d’un frère/ami et collègue musicien, l’écoute de disques est-elle possible ? Le tandem acquiesce. "J’ai beaucoup écouté de musique, plus que d’habitude, réagit Antoine. Et avec beaucoup plus d’émotion, moins d’analyse, sans lien avec le boulot." "La musique, tu la relis lors de pics émotifs - dans un sens ou dans l’autre. C’est une béquille dans ces moments-là, elle t’aide à te sortir de toi. Moi non plus, je n’avais plus connu ça depuis longtemps", prolonge Lionel. Les albums de Bertrand Belin, orfèvre discret de la langue française, ont pas mal tourné. Et surtout, "très sensible, hyper touchant", "Brotherocean", le splendide dernier opus de Syd Matters. Soit dit en passant, le groupe hexagonal est un parent très proche, musicalement parlant, de Girls in Hawaii. De même que Grandaddy.

Pour accéder à leur "Everest", les deux têtes pensantes de Girls in Hawaii ont décidé de ne pas emprunter la voie classique (l’autarcie totale, en groupe, dans un gîte). Une fois la matière accumulée par l’un et l’autre (chanson plutôt sombres pour Antoine, pop pour Lionel), une fois les doutes revenus au galop - c’est une constante chez eux -, ils se sont remis entre les mains d’un producteur, et ont enregistré dans un vrai studio. "Luuk Cox est un mec très clair, qui avait un avis assez arrêté sur les choses, très drôle en plus. Il nous a empêchés de nous prendre la tête. Il a veillé à ce que cet album soit plus direct, mois alambiqué que les précédents." Luuk Cox, qui est par ailleurs la moitié du duo electro Shameboy et un batteur patenté, a fait le grand nettoyage. Dans la masse de chansons d’abord; et puis verticalement (dans les pistes superposées) et horizontalement (dans la partition) : "là où tu joues un solo de guitare de vingt notes, il en garde six !". Il a insufflé de l’air et de la cohérence dans le projet.

Outre le guide tout-terrain, les "Girls" ont déniché le refuge idéal pour fixer leurs chansons : La Frette, près de Paris. Feist, Syd Matters et Saule sont passés par là."C’est le studio parfait pour nous", observe Antoine. A savoir un lieu qui a une âme, d’une part, celle d’une grande maison, au vert, "où tu enregistres dans les salons, manges dans la cuisine et habites dans les chambres"; et, d’autre part, un excellent équipement technique, "de quoi permettre d’aller vite, ne pas laisser la place au doute, encore une fois". "Il y a vraiment eu un travail de groupe", confie encore le tandem.

Celui-ci pointe l’apport de François Gustin, le nouveau claviériste (cf. ci-dessus) - Christophe Léonard ayant quitté les "Girls". "Il y a beaucoup de synthés. François a pas mal bossé main dans la main avec Luuk, pour tisser d’autres motifs sur ce disque. On était arrivé au bout d’une certaine façon de construire des morceaux avec les guitares. En fait, plus que d’habitude, on a laissé de la place, malgré nous, aux gens autour de nous." Par ailleurs, Andy Reinard a, dans un premier temps, occupé le poste de batteur, mais c’est désormais Boris Gronemberger qui tient les baguettes. "On était très fans de son projet Castus notamment, on hallucinait sur son jeu. Et c’est un multi-instrumentiste; il joue mieux de la guitare que moi", confie Lionel. A noter, enfin : le départ d’Olivier Cornil, le "7e membre" de Girls in Hawaii qui réalisait les pochettes, vidéos et visuels des concerts. La carrière de ce talentueux photographe a pris son envol (cf. LLC 28/08/13).

Girls in Shanghai

Avant d’attaquer une scène belge, la nouvelle équipe s’est échauffée à l’étranger, dans des festivals (Great Escape à Brighton, Montreux Jazz) et lors d’une mini-tournée dans le cadre de la Fête de la Musique en… Chine. Une expérience surréaliste. "Trois concerts en cinq jours. On a traversé la Chine du nord au sud. Les conditions n’étaient pas évidentes (des courts-circuits, une chaleur impossible) mais il y avait vite 7000 personnes aux concerts. Les gens ont une manière particulière d’applaudir (très fort, très peu de temps); après le concert, ils étaient très curieux, prenaient plein de photos. On se sentait perdus dans ces villes immenses, dont on ne parlait pas la langue. Dans ce cas-là tu as le réflexe de rester en groupe, comme si un monstre allait t’avaler. On n’y est pas allé avec un visa artiste, c’est trop compliqué, il faut envoyer ses textes au comité de censure."

Après un retour remarqué au Pukkelpop le 16 août dernier, le groupe effectuera une belle tournée européenne cet automne-hiver. Neuf étapes sont programmées en Belgique. La feuille de route comprend un arrêt en Islande, destination chère aux "Girls". Pour la petite histoire, "The Spring", qui ouvre l’album, a été enregistré là-bas par Lionel qui y a passé quatre mois - c’était avant le décès de Denis. Un morceau lent, grésillant, déroutant, mêlant torpeur et espoir - tout est là.

Fort de son "Everest", soudé par ses liens d’amitié, ses concerts à l’étranger et les échos enthousiastes de son passage au Pukkel, Girls in Hawaii semble paré pour sa tournée.

Sophie Lebrun

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