18/09/2012
Arno se mire en voyeur
L’inénarrable chanteur belge a toujours cette manière, unique, d’alimenter ses textes par l’observation de la société. A 63 ans, il continue d’écrire et de chanter comme il parle. Démonstration avec “Future Vintage”, produit par l’Anglais John Parish.
Dans deux ans, Arno aura 65 ans, l’âge de la retraite. Mais les rockeurs ne partent pas à la pension. Voyez tous ces cheveux blancs qui traînent encore leur dégaine de scène en scène. Ça n’empêche qu’en son temps, cela l’a taraudé d’être, un jour, un vieux rockeur. Il s’en était d’ailleurs ouvert au tenancier de l’Archiduc, lui désignant un poster de John Mayall, dans les toilettes du célèbre café bruxellois : “Est-ce que tu crois qu’un jour je serai comme ça ?” Ce jour serait-il arrivé ? Arno élude la question. “Je suis né vieux. Je suis déjà pensionné depuis longtemps.” Un pensionné hyperactif, alors. Nouvel album, promo, scène : telle est l’horloge biologique du bonhomme. De peur de se tromper, ce n’est plus en nombre d’albums (une bonne trentaine) que l’on parcourt sa carrière, mais en nombre d’années : plus de 40 ans de bons et loyaux services.
En 2012, le voici donc qui débarque avec “Future Vintage”. Un an plus tôt que prévu. “Normalement, j’aurais dû entrer en studio en 2013. Ma tournée s’est terminée au mois de novembre 2011 avec une dernière date à Montréal.” Fidèle à son rythme, cela faisait deux ans qu’Arno tournait. “Quand j’ai arrêté, je suis tombé dans un trou. Maintenant, avec l’âge, à la fin d’une tournée, je me retrouve dans le vide.” A l’instar d’un “workaholic”, qui tombe malade s’il arrête de travailler ? Il y a sans doute un peu de ça. Toujours est-il qu’Arno s’est tout de suite remis au travail. “Au mois de décembre, j’ai commencé à faire de nouvelles chansons. Au mois de janvier, j’en avais 20.” Les onze morceaux finalement retenus ne déparent guère la discographie du “meneer”. Rien de bien révolutionnaire sous le soleil d’Ostende.
Si l’on cherche la nouveauté, on la trouvera du côté du producteur. Arno a fait appel à John Parish (PJ Harvey). “Quand je me suis demandé ce que j’allais faire avec mes chansons, mon frère m’a dit : pourquoi ne ferais-tu pas comme dans le temps : aller enregistrer en Angleterre avec des musiciens du cru ?” Décidément, ce frère est de bon conseil. Déjà sur “Jus de box”, c’est lui qui avait déniché le batteur. “J’ai envoyé mes morceaux à John qui, après les avoir écoutés, m’a demandé : quand est-ce qu’on les enregistre ? Hier, je lui ai répondu” , raconte l’artiste, dans un grand éclat de rire, fier comme un enfant qui vient d’en sortir une bonne.
Travailler à l’ancienne, cela signifie-il qu’ils se sont enfermés dans un studio, en dormant sur des matelas par terre ? “ Non, non, non. J’ai mangé des moules formidables, presque aussi bonnes qu’à Ostende. On commençait à travailler à 10 h 30 du matin et on buvait beaucoup de thé.” On fait la moue, l’homme sait très bien pourquoi. “Je ne bois plus de vin quand je travaille.” On en accepte l’augure.
Un morceau retient l’attention, c’est le dernier, “Ostende Dub”, sans paroles, mais avec le cri des mouettes. “Les mouettes à Ostende sont très dangereuses, ce sont comme des stuka – les avions des Allemands pendant la guerre. Elles n’ont plus peur. Quand tu manges une glace sur la digue, elles piquent vers le cornet. Avant, les mouettes trouvaient de la nourriture dans la mer, maintenant, avec la pollution, elles ont dû s’adapter.”
A la lecture des textes de ce nouvel album, on constate qu’Arno continue de les nourrir par ses observations de la société. “Je suis un voyeur” commente-t-il. L’on s’étonne pourtant de la redondance de certains thèmes. Le silicone, par exemple. “Du silicone pour être esthétique” (“Mourir à plusieurs” sur “Jus de box”), “Les seins gonflés/Les silicones pétés” (“Ça plane pour nous” sur “Future Vintage”). L’intéressé nuance : “La différence, c’est qu’entre-temps, les silicones ont pété”. Mouais. Même constat, quand on lui fait remarquer que des réminiscences de TC Matic, il y en avait déjà sur le fameux “Jus de box” (2007). “Mais ici, c’est mieux vintage”, justifie-t-il, avec cette façon toute personnelle qu’il a d’ordonner les mots.
On le préfère quand il convie le surréalisme, même s’il n’innove guère, non plus, de ce côté-là, ressassant toujours le même discours. Histoire, peut-être, d’enfoncer le clou ? “‘Future Vintage’, c’est le surréalisme. Je suis belge, je suis un fils du surréalisme. Les surréalistes ont utilisé le passé pour faire de nouveau trucs. Sans passé, il n’y pas de futur.” Arno est inquiet, alors il se fait plus sérieux. “On est dans un drôle de bazar. Un peu comme dans les années 1930. Avec le conservatisme, le populisme et le nationalisme. A la fin de tout cela, c’est la guerre.” Les gens n’ayant pas assez confiance en leur culture se replieraient-ils sur eux-mêmes ? “Grâce aux Français, il y a eu Brel. Ici en Belgique, on n’est pas assez chauvin. Quand on évoque le chauvinisme, on parle toujours de la France, mais ils ne sont pas chauvins. Ils donnent des prix à des étrangers : à Henry Miller, à James Joyce, à Bob Dylan, à Iggy Pop, à Lou Reed.” Et à Arno, qui fut décoré, en janvier 2002, chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres. “Moi, je suis flamand”, lance, pour désamorcer et non pour provoquer, celui qui n’aime pas trop être mis en avant.
On continue le tour de ses observations pour s’étonner de cette métaphore, dans “Dis pas ça à ma femme”, “Sa bouche est entourée/De lèvres comme deux merguez”. “Moi, je fais des chansons comme je parle. C’est de la poésie aussi une merguez.” S’il le dit... Evidemment, quand il nous raconte, mimiques à l’appui, la genèse de cette métaphore, on ne peut s’empêcher d’éclater de rire. “Je vais te dire pourquoi j’ai employé cette expression. Un de mes amis réalisateurs a signé un contrat avec une actrice. Les contrats, ils se font un an à l’avance. Quand il a revu la fille pour le tournage, son visage, qui possédait un certain caractère à l’époque, avait complètement été modifié un an après. Il la fait répéter et son visage est tout figé. J’ai vu cette femme et pour moi, elle avait des lèvres comme des merguez.” Son inspiration ne vient pas “d’un bocal avec un poisson dedans”. Et il n’aime pas “les chiens qui parlent comme dans Tintin”. Que fait l’être humain ? “Il pleure, il fait des guerres, il tue. Il fait des bêtises. Comme moi, il est con”, observe-t-il. A l’emporte-pièce, non ?
Marie-Anne Georges
“Future Vintage”, un CD Naïve/Pias
12:48 Publié dans Belgique, Interviews, Sorties - Albums | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note








































































































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