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28.12.2011

Un petit air de déjà entendu...

CPenintello.jpgChristophe Pirenne est professeur aux Universités de Louvain-la-Neuve et de Liège. L'auteur d’ “Une histoire musicale du rock”, aux éditions Fayard, pose un regard sur la musique populaire actuelle.

Quels sont les faits marquants de l’année 2011? 2011 a confirmé une tendance que l’on remarque depuis le tournant du siècle, à savoir une forme de ralentissement de la nouveauté dans le domaine des musiques populaires. Quand on regarde les cinquante ou soixante années d’existence du rock, il y eut, à certains moments, des chocs vraiment énormes. Qu’on écoute des musiques de 67 ou 68, de 76 et 77, ou de 91 et 92, et l’on a l’impression de faire une espèce de saut quantique stylistique. A ces moments-là, nous étions à chaque fois confrontés à des musiques complètement nouvelles. Or, depuis une dizaine d’années, il n’y a plus vraiment ça, et la musique qu’on a eue en 2011 n’est pas très différente de celle de 2010, et même pas de celle qu’on faisait en 2004-2005.


Pourquoi?

Je me demande si le sens de la nouveauté ne s’est pas déplacé des contenus vers les médiums. Les gens semblent plus préoccupés par les innovations technologiques, les appareils numériques mis sur le marché, par exemple, plus que par les contenus qu’on y met. Dans la dialectique entre la musique et les appareils qui permettent de l’écouter, il y a actuellement une sorte d’échange.

Il y a aussi cette furieuse impression de déjà entendu à l’écoute de nombreuses productions. Dans le chapitre de votre histoire musicale du rock qui concerne la dernière décennie, il est beaucoup question de new soul, de nu metal, de néofolk et néoprog, de brit pop et de rock garage revival.

Extraordinairement, peu de genres nouveaux ont été considérés comme tels, quasi aucun n’a même reçu un nom témoignant d’une certaine forme de nouveauté. Plein de choses expliquent ça. On parlait de la technologie, il y a aussi des questions de démographie tout simplement. Si la musique évolue moins vite, c’est parce que la génération qui a le pouvoir financier actuellement, les 40-50 ans, est plus nombreuse que celle des 15-20 ans. Pour ces derniers, c’est quasiment impossible d’imposer un genre musical neuf, car ils sont moins nombreux que leurs équivalents dans les années soixante ou septante, et qu’ils ont moins de force financière. Elle existerait même, cette nouveauté-là, je crois qu’elle aurait énormément de difficulté à percer, car cette pyramide démographique qui a basculé est toujours en faveur des gens nés entre 45 et 65.

Par ailleurs, nombre de styles musicaux continuent à exister et à se superposer. Rien ne disparaît, et l’on a donc aujourd’hui des dizaines et des dizaines de genres qui se côtoient.

Ce que permet la technologie aussi…

Oui, et le fait aussi que les pionniers soient toujours là. L’an dernier, les fondateurs du rock’n’roll ont encore fait une tournée qui est passée par la Belgique: Chuck Berry et Jerry Lee Lewis étaient encore là. J’ai juste regardé les résumés de la tournée sur Internet, et ce qui m’a le plus impressionné, ce n’est pas tant la musique que l’audience : les gens qui viennent assister à ces concerts sont sans doute plus âgés que ceux qui vont à l’opéra ou à un concert symphonique. C’est peut-être l’une des mauvaises nouvelles pour les musiques populaires et pour le rock en particulier. On commence à découvrir ce qu’on savait déjà à propos de Tino Rossi et d’autres artistes de la première moitié du XXe siècle : dans le domaine des musiques populaires, on est connu des gens de sa génération et des ses enfants, mais ça passe très rarement le cap de deux générations. Peut-être faut-il prendre ça en compte aussi. Si Tino Rossi n’est plus joué aujourd’hui, c’est que ça s’est complètement délité pour lui dans les années soixante. Dans les concerts de Jerry Lee Lewis, les petits enfants des fans ne viennent pas. Au concert de rock progressif, on voit des quadra ou quinquagénaires, et les têtes blondes sont souvent leurs enfants. Mais avoir quelqu’un de 18 ans qui, sans avoir cette culture-là, assiste à un concert de Yes ou Genesis, il y en a extrêmement peu.

Le téléchargement gratuit, le plus souvent illégal, a aussi pris des proportions hallucinantes.

C’est un facteur majeur. Pour la plupart des adolescents maintenant, l’idée d’acheter un objet a quelque chose de surréaliste. Payer alors que tout semble gratuit sur Internet? On passe pour des fous Dans mon livre, je donne un exemple en comparant Susan Boyle et Lady Gaga. Lorsque la première a 100000 téléchargements sur sa page Web, au même moment, Lady Gaga atteint le milliard. Pour sa musique, on n’est pas sur la même planète, ni sur la même pratique de consommation de la musique.

Lady Gaga déjà au bout du rouleau?

Je suis tenté de dire que oui, mais je ne veux pas être cruel vis-à-vis d’elle. En regardant les albums, j’ai eu assez souvent l’impression que ça arrive pour l’immense majorité des artistes : les gens disent ce qu’ils ont à dire en un, deux ou trois albums. Les exceptions comme les Beatles, qui arrivent à renouveler leur langage, leur posture, etc., se comptent pratiquement sur les doigts de la main. Lady Gaga s’est construite en empruntant ce qu’il y avait de plus scandaleux dans le metal et le disco; elle a fait un mélange un peu syncrétique des genres les plus sulfureux de l’histoire de la musique populaire. On a vu ça sur le premier album. Maintenant, comme c’est accompagné d’une musique assez convenue, jouant sur des paramètres déjà entendus, je ne suis pas sûr qu’elle ait encore grand-chose à dire.

Cette tendance au jetable à propos des artistes s’accentue-t-elle ?

Non, je ne pense pas, je dirais même que ça n’a pas changé depuis qu’on conserve l’histoire de la musique. Très jeunes, des immenses compositeurs comme Mozart - un beau cas - ou Vivaldi mettent en place des systèmes. Quand ça fonctionne, ils y restent la plupart du temps, quitte à faire des chefs-d’œuvre absolus, évidemment. Quand on a mis en place un système, c’est très difficile d’en sortir. Pour l’attribution de la médaille Fields, l’équivalent du prix Nobel aux mathématiciens, il y a une limite d’âge (fixée à 40 ans, NdlR), parce qu’on considère que, dans une telle discipline, on dit ce qu’on a à dire dans un court laps de temps. L’on peut rester longtemps très productif, mais réinventer de nouveaux systèmes est impossible. Je me demande si la musique ne fonctionne pas comme ça. Dans le cerveau des tout grands créateurs, ceux qui ont la capacité de mélanger tous les styles pour en faire quelque chose de neuf, ça se produit une fois ou deux. Pour les Beatles, ça a duré 6 ans, ce qui n’est pas énorme à l’échelle d’une vie aujourd’hui.

Oui, mais ce qu’ils ont fait en 6 ans est ahurissant.

C’est ahurissant, c’est l’une des choses les plus inexplicables de la musique populaire: à chaque album, de nouveaux systèmes sont mis en place, que ce soit au niveau de la construction des chansons, de l’utilisation de la technologie, dans l’absorption des mouvements culturels autour d’eux. Je ne vois pas d’autre exemple d’une telle longévité en matière de créativité.

Un constat un peu triste pour l’avenir?

Pas nécessairement. S’il y a un ralentissement, l’on peut aussi considérer que c’est quelque chose de rassurant. La musique nous en dit beaucoup sur le monde dans lequel on vit, et certaines formes d’art ont une manière de se poser alors que tout donne l’impression d’exploser et d’aller dans tous les sens. Le domaine de la musique nous confronte à des choses familières, il est donc un peu rassurant, est-ce un avantage ou un défaut ?

Et puis, peut-être que, dans trois mois, quatre petits gars vont empoigner une guitare ou un échantillonneur et faire quelque chose dont on se demandera pourquoi on n’y avait pas pensé avant. Cela étant, la société est tellement morcelée aujourd’hui qu’il paraît difficile de penser que des artistes fassent des ponts entre ce nombre incroyable de tribus existant dans tous les domaines, musique, littérature, art...

Dominique Simonet

Un livre: "Une histoire musicale du rock", Christophe Pirenne, Fayard, 800 pp., 29,90 € env.

 

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