24.12.2011
"Quadrophenia": les Kids vont-ils bien, vraiment?
Le dernier chef-d’œuvre des Who bénéficie d’une réédition à sa mesure. “Quadrophenia” témoigne du malaise de la jeunesse des années 70.
Concluant une année extrêmement riche en rééditions - intégrale studio Pink Floyd, albums "McCartney", "Some Girls" des Stones, "Achtung Baby" de U2, "Smile Sessions" des Beach Boys -, la version remasterisée de "Quadrophenia" a tout pour plaire, dont un son à tomber à la renverse. Cette édition à géométrie variable est présentée comme le "montage du réalisateur" ( "director’s cut") qui est, en réalité, celui du concepteur, Pete Townshend, guitariste et compositeur des Who.
On y trouve de tout, à commencer par le double album original, retravaillé numériquement à partir des bandes mères magnétiques. Les deux CDs de démos sont un festival. Townshend présentait à ses collègues Who des maquettes très abouties, enregistrées sur sa console huit pistes avec laquelle il se la jouait perso: comme McCartney sur plusieurs de ses albums, il y tient tous les instruments, guitares, piano, percussions, synthétiseurs, etc.
Quelques sympathiques gadgets remplissent encore le boîtier format 30 cm, mais c’est surtout le livre d’une centaine de pages qui convainc: dans cet essai, Townshend himself raconte la genèse excentrique de ce double album, les séances d’enregistrement, les thèmes des chansons. "Quadrophenia" (1973) apparaît sous son vrai jour, et ce livret n’est pas de trop.
En effet, le second opéra rock des Who, après "Tommy", a toujours pâti de son côté obscur. L’œuvre relate le désenchantement d’un jeune "mod" et les rites de passage à l’âge adulte. Mais, en dehors de l’Angleterre ou des aficionados de culture anglaise et de bière tiède, qui sait ce que furent les mods ? De la fin des années cinquante au milieu des sixties, le mod - apocope de "modernist" - invente un style de vie sur une bande-son comprenant les Kinks, les Small Faces et les Who, bien sûr. Il fait sienne la cocarde anglaise rouge-blanc-bleu des aéronefs de la Royal Air Force. En bande, il s’oppose parfois violemment aux rockers, et son moyen de transport de prédilection est le scooter façon Vespa.
Le même que sur la pochette de "Quadrophenia", avec une spécificité: celui-là a quatre rétroviseurs dans lesquels se reflète le portrait des membres des Who: Pete Townshend, Roger Daltrey, John Entwistle, Keith Moon. C’est cela, "Quadrophenia", un reflet de la jeunesse de l’époque, celle qui a le blues des seventies, déjà la nostalgie des années soixante.
"Quadrophenia" n’est a priori pas difficile à comprendre; cela vient de "schizophrenia", fracture de la personnalité, sauf que là, ils sont quatre, d’où le quadro... Avec un soupçon d’ingénierie du son, la quadriphonie étant cette stéréophonie dédoublée aux quatre coins de la pièce, on a fait le tour du concept.
Jimmy, l’antihéros de l’opéra rock, intègre ces différents personnages. Les jeux de miroir sont multiples dans cette œuvre complexe. Dans "the Punk and the Godfather", il va voir un concert... qui pourrait bien être celui des Who. Le problème, c’est que tout cela, mise en abyme du groupe comprise, est difficile à suivre. Le disque recèle de nombreuses pépites, "The Real Me", "I’m One" (un vieux rêve...), "Bell Boy", "Love, Reign O’er Me". S’y ajoute la démesure, tentation des Who depuis le succès de leur premier opéra rock, "Tommy", en 1969.
Mais le public, qui fera du double 33 tours un succès, a du mal à suivre sa transcription scénique. Les musiciens aussi, qui doivent donner des explications entre chaque chanson - bonjour l’ambiance - et qui, selon la technologie de l’époque, se font aider par des bandes magnétiques. Pas toujours facile à synchroniser. Cela énervera Townshend qui, dans de célèbres crises de colère, les enverra péter. Il faut attendre 1996 et l’ évolution technique pour que "Quadrophenia" soit au point sur scène, à Hyde Park. Ce fut encore le cas au Royal Albert Hall, toujours à Londres, en 2010.
"Quadrophenia" a tout l’air d’une œuvre maudite, une apogée qui coïncide avec un terme: le groupe ne survivra pas à l’étalage de ses antagonismes. Abstraction faite de quelques synthés, qui paraissent datés aujourd’hui, cet album est un chef-d’œuvre dont la version actuelle donne la plupart des clés et rend toute l’ampleur.
Dominique Simonet
"Quadrophenia", édition superdeluxe, 4 CDs, 1 DVD audio, 1 vinyle 45 tours + livre 100 pp, Universal, 90€ env.
16:15 Publié dans Sorties - Albums, Sorties - DVD, Sorties - Vinyle | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note








































































































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