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16.10.2011

M83, l’urgence du rêve et de l’enfance

440.jpgLe groupe français publie “Hurry up, we’re dreaming”, un splendide double album qui transcende largement les frontières de l’électro pour embrasser le rock et la pop symphoniques. Un disque émouvant.

Au secours, les concepts albums reviennent? De "Blonde on Blonde" de Dylan à "The River" de Springsteen en passant par le double blanc des Beatles, "Electric Ladyland" de Jimi Hendrix, "Exile on the Main Street" des Stones, "Goodbye Yellow Brick Road" d’Elton John ou "Physical Graffiti" de Led Zeppelin: il fut un temps, surtout autour des années 70, où tous les grands artistes ou groupes de rock éprouvaient le besoin de s’étendre au-delà des limites de temps d’un 33 tours traditionnel pour épancher leur soif de musique, mais aussi parfois de pensée. Certains de ces doubles albums étaient ainsi des concepts albums, reposant sur une même histoire: "Tommy" des Who, "The Lamb Lies Down on Broadway" de Genesis ou "The Wall" de Pink Floyd. Ensuite, et à quelques marquantes exceptions près (dont "London Calling" de Clash, "1999" de Prince ou "Mellon Collie and the Infinite Sadness" des Smashing Pumpkins), le mouvement se ralentit, tant parce que la brièveté devenait une valeur intrinsèque du rock que parce que l’apparition du CD, au milieu des années 80, permettait déjà d’atteindre des longueurs égalant presque celles des double Long Playing.


Prenons le pari que "Hurry up, We’re Dreaming" de M83 viendra s’inscrire dans ce panthéon : c’est une réussite splendide, transcendant tout ce que le groupe avait fait jusque-là mais aussi empreint d’une personnalité qui en fait un disque à nul autre pareil. L’étiquette d’électro semble ici éminemment réductrice, tant le double disque emprunte aussi à la pop, au rock et même à une certaine tradition classique. Et, surtout, dégage une chaleur et une émotion très éloignées de l’image de froideur qu’on associe généralement à l’électro.

Pour Anthony Gonzalez, cofondateur et désormais personnage unique du groupe, le recours à un double album s’est imposé comme une évidence: "Le double blanc, "Ummagumma" de Pink Floyd ou "Mellon Collie" des Pumpkins figurent dans mon panthéon. Je rêvais depuis longtemps de faire un double, mais cette fois, j’ai senti que c’était le bon moment: je me sentais bien, je sortais énormément, pour écouter d’autres groupes, pour voir des films, pour aller dans des musées, et tout cela m’inspirait beaucoup, les compositions venaient de façon très instinctive." Et quand on évoque le travers de la grandiloquence, généralement associé aux concepts albums, le Français fait mieux qu’assumer: "Mais justement, j’aime la grandiloquence dans la musique! Je sais que, de façon récurrente, certains reprochent à ma musique cette tendance à être trop pleine d’émotions, mais je revendique cette émotion, je la considère comme une qualité! C’est naturel pour moi, je suis comme cela : j’ai un tempérament mélancolique, nostalgique, j’aime me remémorer les souvenirs du passé, j’aime les films qui font pleurer, c’est ce qui m’a nourri depuis des années."

Mélancolique, "Hurry up, We’re Dreaming"? Pas seulement. Si certains titres comme "Wait" ou "Splendor" sont effectivement d’une bouleversante beauté, d’autres sont plein d’énergie (le single "Midnight City") ou d’humour ("Raconte-moi une histoire", inénarrable histoire de grenouille contée par une fillette). Au-delà de la forme (deux albums, construits de façon exactement symétrique autour de dix titres chacun), il y a bien une histoire commune qui sous-tend tout le disque: "La pochette montre un petit garçon et une petite fille, un frère et une sœur, deux personnes différentes mais qui partagent le même sang et pensent de la même manière: le premier CD est le rêve du petit garçon, là où le second est le rêve de la petite fille. Le tout est un hommage à mon frère, à la relation que nous avons eue durant notre enfance et notre adolescence, et qui subsiste aujourd’hui encore. Ce disque a une dimension autobiographique: j’ai eu 30 ans pendant que j’y travaillais, et je suis un peu obsédé par les souvenirs. C’est un album que j’ai d’abord fait pour me faire plaisir, me sentir mieux, un cadeau pour mes 30 ans, la bande-son d’un film qui n’existe pas; et j’espère que les gens sentiront la même émotion que celle que j’ai ressentie en l’écrivant."

Pourtant, les textes sont venus après les chansons: "Je compose d’abord la musique, je chante en yaourt puis, seulement, je prends ma plume pour essayer de remplir les cases. Mais je m’inspire de la musique pour essayer de découvrir un univers." A côté de cette obsession des souvenirs, l’idée d’introspection est chère à Gonzalez: "J’ai l’impression que je fais de la musique pour les ados, parce que les ados sont curieux. Enfin, disons que j’étais un ado curieux. Il y a, aujourd’hui, beaucoup de musique superficielle: on est excité cinq minutes puis on passe à autre chose. Moi, j’ai la nostalgie de cette époque où l’on attendait un nouveau disque pendant plusieurs semaines et où l’on faisait la queue devant les portes du disquaire le jour de la sortie. Ici, j’avais envie de faire un disque qui se dévoile peu à peu, qu’on écoute jusqu’à n’en plus pouvoir. Je ne suis pas quelqu’un qui fait des singles, ni un véritable performer sur scène: mon mode naturel d’expression, c’est l’album."

M83 a pourtant acquis en expérience scénique ces dernières années, avec beaucoup de concerts, notamment dans des stades en première partie des Kings of Leon ou de Depeche Mode: "J’ai sans doute acquis plus de planches, cela m’a aidé à me sentir moins timide devant un micro, ce qui s’est avéré très précieux pour ce disque. J’ai encore fait appel à deux invités sur cet album - Zola Jesus et Brad Laner - ainsi qu’à un chœur d’enfants d’une école voisine du studio, mais le reste, c’est moi qui chante, avec des styles différents. Il y a aussi, sur "Raconte-moi une histoire", une extraordinaire petite fille de 5 ans, la fille de mon producteur Justin Meldal-Johnsen: la première fois que je l’ai rencontrée, elle m’a parlé une demi-heure, je n’arrivais pas à en placer une, et j’ai eu envie de faire quelque chose avec elle."

Le titre de l’album s’est finalement imposé comme une évidence: "C’est un titre manifeste: tout va très vite aujourd’hui, mais cela vaut quand même la peine de prendre le temps de rêver. Et il y a sur le disque des plages très oniriques et d’autres qui reflètent une sorte d’urgence. C’est aussi un peu le reflet de ma vie".

Nicolas Blanmont

 

Commentaires

Cet album est une véritable tuerie!

Écrit par : Hathicaribou | 10.11.2011

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