20.09.2011
Pink Floyd, la musique en Technicolor
Enfin! Le catalogue du groupe de Cambridge bénéficie d’une mise à jour sonore digne de lui. Quatorze albums sont remasterisés, dont certains ont marqué l’histoire de la musique populaire.
Vingt-quatre ans, il aura fallu attendre vingt-quatre ans pour voir apparaître le catalogue de Pink Floyd dans toute sa splendeur sonore. A l’instar de celle des Beatles, la discographie du groupe psychédélique et progressif anglais fut lamentablement transférée sur le format numérique du disque compact en 1987. Le mélomane audiophile ne s’y est pas trompé qui, plutôt que de céder au son métallique et plat de ces premières rééditions bâclées, préféra la chaleur et la dynamique de ses 33 tours, fussent-ils en mono pour les premiers albums.
Entre-temps, en 2007, pour ses quarante ans, "The Piper at the Gates of Dawn", premier chef-d’œuvre de la brève époque Syd Barrett, a bénéficié d’une excellente mise à jour, ce à quoi avait eu droit à ses vingt ans, en 1993, "The Dark Side of the Moon", l’un des plus grands succès du rock et de l’industrie phonographique. Mais pour les douze autres références, l’on pouvait toujours aller se faire cuire un œuf, comme c’est le cas dans la petite suite de musique concrète "Alan’s Psychedelic Breakfast", seconde face de l’album "Atom Heart Mother" (1970). Oui, celui communément appelé "la vache" en raison de sa pochette éminemment bovine, par les francophones de tous pays.
Deux ans après que les Beatles ont retrouvé leur vrai visage sous l’ère numérique et dématérialisée, la multinationale EMI rend justice aux quatorze références studio de Pink Floyd, qui courent de 1967 à 1994. Un formidable travail, que nous décortiquerons dans nos éditions de demain, vendredi.
Très bien, mais qu’a encore à dire une œuvre comme celle de Pink Floyd aujourd’hui ? Pour les plus de 45 ans et déjà pour la génération suivante, auquel le flambeau a été passé, la nostalgie est bien intéresssante commercialement. Mais si l’on écoute attentivement la production phonographique depuis deux décennies, et particulièrement ces dernières années, il est évident que l’influence des quatre de Cambridge reste cruciale.
Cambridge d’où sont originaires Roger "Syd" Barrett (6 janvier 1946), Roger Waters (6 septembre 1944) et David Gilmour (6 mars 1944). Le noyau, les différentes facettes de Pink Floyd se trouvaient déjà comme condisciples, sur les bancs de la même école secondaire du Cambridgeshire. La capitale britannique n’est qu’à une cinquantaine de miles En 1964, à 20 ans, Waters part étudier à l’Ecole polytechnique, sur Regent Street, à Londres. Là, il fait la connaissance de Nick Mason (Birmingham, 27 janvier 1945) et de Richard Wright (Londres, 28 juillet 1945). Ensemble, ils forment un groupe d’étudiants jouant, comme tant d’autres à l’époque, des reprises de rhythm’n’blues. Rien de tel pour se faire la main.
A ce stade, si l’on n’en était pas, il faut imaginer l’époque, ce qu’on a appelé le Swingin’ London, sorte d’années folles au milieu des sixties. La jeunesse de l’immédiat après-guerre, qui en a assez des privations, réclame du même coup une place dans la société. Les corps se libèrent par le sexe, les cerveaux - du moins l’imagination - par la dope. Toutes des petites choses qu’entend très bien Syd Barrett, qui rejoint son pote Waters à Londres en 1966. Musicalement, la rencontre entre le rhythm’n’blues et l’acid-rock californien, hérissée de guitares feedback (cf. Jimi Hendrix) et nappée d’orgue Hammond, jette les bases du psychédélisme.
Au départ, cette musique tourne dans les circuits dits "underground"; aujourd’hui, l’on dirait "indés". Le groupe, qui en avait déjà pas mal usé, cherche un nouveau nom; Barrett le trouve sur la pochette d’un disque du bluesman Blind Boy Fuller (Philips, 1962), sur lequel il est fait mention de deux guitaristes, le discret Pink Anderson et le très obscur Floyd Council. Accolez les deux prénoms, le tour est joué.
Ainsi nommé, Pink Floyd investit les clubs londoniens: Countdown sur Kensington, All Saints Hall, Marquee, UFO. Il participe aussi à des "happenings" dont l’un, au Roundhouse, devant Paul McCartney et Marianne Faithfull, ou un autre, à l’Alexandra Palace, auquel participaient John Lennon et Yoko Ono. Londres est décidément petit.
Ce dernier événement, qui eut lieu en avril 1967, s’appelait "The 14 Hour Technicolor Dream". Ça tombe bien car, quasi depuis ses débuts, le Floyd ajoute la lumière au son. Là aussi, il faut s’imaginer les projos de lumière monochrome et de diapositives face aux batteries de Vari-Lite actuels, pilotés par ordinateur. Tout rudimentaires qu’étaient les systèmes visuels de l’époque, ils venaient à point pour compléter l’effet d’une musique conçue comme un voyage Pink Floyd fut longtemps un précurseur de ce qui est, aujourd’hui, un élément indispensable à tout concert.
La réécoute des premières notes du premier album, avec son bip-bip d’au-delà de toute gravitation, comme celui émis lors du premier vol habité dans l’espace, est toujours un moment particulier. Le début de quelque chose de révolutionnaire. Titré d’après Willliam Blake, "The Piper at the Gates of Dawn" paraît en août 1967. D’une richesse sonore inépuisable, à redécouvrir sans cesse, d’une grande diversité, ce premier album est l’un des chefs-d’œuvre du psychédélisme. Le génie allumé de Syd Barrett s’y déploie.
Mais, dans le processus créatif, Barrett a poussé un peu loin certaines expérimentations hallucinogènes, notamment au LSD. La tournée américaine suivant la sortie du disque est un désastre, Barrett, incontrôlable, versant dans la folie. Son ami d’enfance David Gilmour est appelé à la rescousse pour le doubler à la guitare et, après bien des errements, Barrett quitte le groupe de lui-même, début avril 1968, pour retourner chez sa mère, à Cambridge.
Orphelins, les Pink Floyd sont désormais les dépositaires d’un héritage créatif considérable, dont ils feront généralement bon usage. Sans atteindre le niveau de son prédécesseur, "A Saucerful of Secrets" est un joli rétablissement qui marque le début de certaines orientations planantes. En novembre 1969, le double 33 tours "Ummagumma" clôt la période la plus expérimentale, avec une moitié enregistrée en public, une autre que se partagent les quatre membres du groupe. Jusque-là psychédélique et concis, le Floyd se donne l’espace et le temps de l’exploration, sa musique dépassant largement le format chanson du simple 45 tours. Il embrasse tous les styles, blues, hard rock, country, folk, électro, classique. Il jette les bases de ce que seront le rock progressif des annés 70 et l’ambient des années 80.
Quant au succès, il arrive en Grande-Bretagne et en Europe avec l’album "Atom Heart Mother", en 1970. L’année suivante, l’album "Meddle", somptueusement visuel, marque une étape importante. En 1973, la renommée franchit l’Atlantique avec l’album de tous les records, "The Dark Side of the Moon" et son hit surprise, le bien nommé "Money", agitateur de tiroir-caisse. L’album parfait? En tout cas celui de la parfaite complémentarité entre la guitare virtuose de David Gilmour et les thèmes pas rigolos autour de la schizophrénie et la paranoïa, signés Roger Waters. Décomposition de la lumière au travers d’un cristal pyramidal, sa pochette est l’une des plus réussies de Storm Thorgerson, qui signe toutes les couvertures du Floyd depuis "A Saucerful of Secrets". Après sa sortie, "The Dark Side of the Moon" restera 741 semaines dans le top 200 du "Billboard" aux Etats-Unis, et y fera de régulières réapparitions lors d’anniversaires et de rééditions.
Il n’y aura que "The Wall", six ans plus tard, pour frapper quasi autant les imaginations, avec ses thèmes là, quand même, un peu lourdingues autour d’une rock star aux prises avec la paranoïa autodestructrice et fascisante. Une mise en abyme de ce qui se passe au sein du groupe, où l’ego de Waters prend des proportions démesurées ? Rick Wright s’en va, puis Waters lui-même quitte le navire avant de tout faire, juridiquement parlant, pour empêcher Gilmour et Mason d’utiliser le nom de Pink Floyd. Las ! La créativité folle n’est plus au rendez-vous, le cœur n’y est plus non plus. Chacun mène une carrière perso plus ou moins réussie, dont on retiendra surtout "The Madcap Laughs", de Syd Barrett (1970) et "Amused to Death", de Waters (1992).
Le temps aplanira les divergences entre Gilmour et Waters, David venant jouer une partie de guitare sur "Confortably Numb", lors d’une représentation de "The Wall", par Roger, le 12 mai 2011 à l’O2 Arena de Londres. Après le décès de Syd Barrett, à 60 ans, le 7 juillet 2006, survient celui de Rick Wright, à 65 ans, le 15 septembre 2008. Toute idée de réunion du Floyd original est donc exclue. Nonobstant, tout a déjà été dit.
Dominique Simonet, en orbite
Discovery, Pink Floyd, coffret des 14 albums studio disponibles aussi à l’unité. EMI.
17:02 Publié dans Culture, International, Sorties - Albums, Sorties - Vinyle | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note








































































































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