29.05.2011
"The Wall", renversant
Grand spectacle de Roger Waters, deux soirs au Palais des Sports d’Anvers.
Quel album rock ou pop est capable de produire, trente ans après sa parution, autant d’effet que "The Wall"? Certes, il était fait pour ça et, s’il n’a pas eu la carrière scénique qu’il méritait, c’est parce que la technologie ne le permettait pas. Trente ans après sa sortie, quel album rock ou pop est en mesure de mobiliser plus de vingt mille personnes à Anvers, lors de deux concerts parmi les 120 que compte actuellement la tournée américaine et européenne "The Wall"? Du monde, il y en avait au Palais des Sports vendredi et samedi, et pas que des vieux blanchis sous le harnais, avec l’air d’avoir fait toutes les batailles du rock depuis Woodstock. De très jeunes fans de Pink Floyd sont là aussi car "c’est notre papa qui nous l’a fait écouter et, depuis, on adore". Le rock réducteur de conflits de génération, c’est le monde à l’envers.
Personne ne va être déçu. Le spectacle, car c’est surtout de cela qu’il s’agit, commence d’enfer, avec Roger Waters en manteau du plus pur style gestapiste et, derrière lui, sur une estrade, six porte-drapeaux en uniforme noir, avec l’emblème de deux marteaux croisés. Dans un environnement sonore de blitzkrieg, dont les ondes se font aussi sentir comme des vibrations, "In The Flesh?" a donc une portée évidente.
Après avoir exposé le problème totalitariste, Roger Waters - car il est bien le maître d’œuvre, même si "The Wall" était signé Pink Floyd - montre par quel enchaînement fatal on y arrive, à ce Mur que l’on croit protecteur mais qui, en réalité, sépare, divise. Dans une atmosphère continuellement menaçante ou déprimante, "The Wall" est, en soi, extrêmement pessimiste, même si le show se termine sur la note positive et libératrice de la chute du Mur.
Après l’écrasement en flammes d’un Junkers Ju-87 Stuka, l’un des plus sinistres avions de combat de la Deuxième guerre mondiale, "In The Flesh?" se termine sur un cri d’enfant. C’est lui qui est à l’origine de "The Wall", c’est celui que poussa le jeune Roger Waters en apprenant la mort de son père au combat, en 1944. Ce fil conducteur est toujours bien présent dans "The Wall", où l’on voit la photo d’Eric Fletcher Waters en uniforme, mais ce n’est que la première des centaines de victimes de la guerre qui défileront pendant le spectacle. A partir de son cas particulier, Roger Waters dénonce des drames universels, sinistrement intemporels. Et il ne faut pas aller chercher bien loin pour trouver la résurgence d’idées extrême-droitières.
Par ses thèmes, "The Wall" est donc toujours et peut-être toujours plus d’actualité. Ce n’est pas la seule explication au succès d’une œuvre de trente ans, interprété par un Monsieur de 67 ans qui, à part quelques dérapages vocaux et une trompette peu assurée à la fin, tient bien la distance. Au-delà même des questions de goût, "The Wall" contient quelques thèmes musicaux impressionnants et qui vous collent solide à la mémoire. "Mother" bien sûr, où Waters dénigre ce qu’il était en 1979, projection d’images d’époque à la clé. "Young Lust", splendide. "Hey You", en ouverture du deuxième acte, joué par un orchestre occulté par le Mur, suivi par "Is There Anybody Out There?", où le public se sent évidemment concerné.
"Comfortably Numb" et un solo hallucinant du guitariste David Kilimister. "Confortablement engourdi" n’est pas loin d’une métaphore de notre société, celle-là même qui en prend pour son grade avec "Run Like Hell", où défilent d’étranges "i": iProfit, iLose, iBelieve (photo de GW Bush), iLearn (images d’enfant), iPaint (portrait d’Adolf Hitler).
A certains moments, le discours et sa démonstration, tant musicale que visuelle, ne laissent pas beaucoup de place à l’émotion mais, au moins, la technologie reste-t-elle toujours au service du propos. Avec quinze projecteurs, le Mur volera plusieurs fois en éclats, sur des images trompe-l’œil. "The Wall" présente encore et toujours quelques personnages formidables, les marionnettes grimaçantes du professeur et de la femme, et surtout, ce gros cochon noir qui, comme un dirigeable funeste, erre au-dessus du public. Même si le Mur tombe, on sent bien qu’on n’en aura jamais fini avec lui.
Dominique Simonet
17:42 Publié dans Concerts | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note








































































































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