27.05.2011
Le mur de l’incommunicabilité
Roger Waters donne “The Wall” deux soirs au palais des Sports d’Anvers. C’est complet. Une vieille histoire, un peu lourde musicalement, mais toujours d’actualité.
La recréation scénique d’anciens albums est tendance. La preuve lors du festival Nuits Botanique qui vient de se terminer à Bruxelles, durant lesquelles Pere Ubu a repris "The Annotated Modern Dance" (1978) et "Deserter’s Song" de Mercury Rev (1998). Roger Waters lui-même s’y est mis avec "The Dark Side of the Moon Live", cent dix-neuf représentations entre juin 2006 et juin 2008. Dont celle, inoubliable, du 25 avril 2007 au palais des Sports d’Anvers. Vendredi et samedi, l’ex-bassiste de Pink Floyd revient pour deux soirs sur les lieux du crime avec, cette fois, un très gros morceau : "The Wall". Lors de la mise en vente des places, il n’a fallu que quelques dizaines de minutes pour que les deux concerts soient remplis à ras bord. Preuve, s’il en est, d’un succès que le temps n’altère pas. Il y a en effet 31 ans que ce double 33 tours sortait en Europe, le 30 novembre 1979. De part et d’autre de l’Atlantique, le succès de l’album fut immédiat, impressionnant et d’autant plus étonnant que le Floyd arrivait avec des mélodies et arrangements pompeux sur lesquels le punk était en train de faire table rase.
Mais le disque était porté par une chanson, "Another Brick in the Wall, Part II", qui commence ainsi :
"We don’t need no education
We dont need no thought control
No dark sarcasm in the classroom
Teachers leave them kids alone - Hey !
Teachers ! Leave them kids alone!"
Faciles à comprendre même pour les anglophones débutants, ces mots étaient portés par un chœur d’enfants et, même dix ans après le printemps 1968, faisaient splaoutch comme un pavé dans la mare du bien-penser. Ce n’était pas le seul. Outre aux profs abusifs et à l’autorité en général, l’œuvre s’en prend à une mère oppressive, à la disparition d’un père fauché par la guerre, à une femme adultère, à la dépression, "tous les personnages qui ont fait le joyeux univers de notre ami Roger", comme disait Marc Isaye sur Classic 21 dimanche dernier.
Cela suffit-il à faire un chef-d’œuvre? A voir. Au départ de la mort de son père, Eric Fletcher Waters, le 18 février 1944 à la bataille d’Anzio, Roger Waters a conçu une œuvre narcissique, centrée sur des déboires personnels. Le personnage qui le représente, répondant au nom connoté de Pink, est un antihéros qui s’enferme progressivement derrière "le Mur" de l’incommunicabilité. Là, victime d’hallucinations médicamenteuses, son cerveau littéralement bouffé par les vers, la rock star se prend pour un dictateur tendance nazie. Sa conscience se réveille, un jugement prononce la destruction du mur, et Pink, débarrassé de ses tourments, peut enfin s’ouvrir au monde.
Grossièrement ficelé, comme tout "opéra rock" (voir ci-contre), mais le problème vient surtout du fait que "The Wall" n’est plus l’œuvre d’un groupe. A part "Comfortably Numb" et "Run Like Hell", coécrits avec David Gilmour, et "The Trial" avec Bob Ezrin, les trente-cinq autres chansons sont signées Waters. Qui n’y va pas par le dos de la cuiller. Depuis "Meddle" (1971), Pink Floyd n’est certes plus le groupe expérimentateur des débuts. De ce point de vue, l’école de Cambridge, dont sont issus les Floyd, ne rivalise plus avec celle de Cantorbéry, que représente Soft Machine. Assagi mais toujours grandiose sur "Dark Side of the Moon" (1973) et "Wish You Were Here" (1975), un peu moins sur "Animals" (1977), Pink Floyd devient lourdement pop rock avec "The Wall". Waters voulait faire main basse sur lui? Le groupe s’est disloqué sur le "Final Cut" de 1983.
Restent la difficulté de l’être humain à communiquer, un thème général éternellement d’actualité, et un album qui se prête à la mise en scène visuelle. Une première tournée "The Wall", par Pink Floyd, de février 1980 au 17 juin 1981, n’a donné lieu qu’à trente et une représentations. Gouffre financier, le spectacle musical a cependant jeté les bases de celui qui fut donné, sous la direction de Roger Waters cette fois, le 21 juillet 1990, sur une Potzdamer Platz encore terrain vague, un an après la chute du mur berlinois. Dans les grandes lignes, "The Wall" version 2010-2011 s’en inspire aussi, bien aidé cependant par la technologie actuelle et servi par de solides musiciens qui faisaient déjà partie de la tournée "Dark Side of the Moon" il y a quelques années. Parmi eux, Harry Waters, le fils, à l’accordéon et à l’orgue Hammond.
Dominique Simonet
14:55 Publié dans Agenda | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note








































































































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